Home BUSINESS LE GRAND BLUFF DES CRYPTOS EN AFRIQUE ? L’ENVERS DU MIROIR NUMÉRIQUE

LE GRAND BLUFF DES CRYPTOS EN AFRIQUE ? L’ENVERS DU MIROIR NUMÉRIQUE

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Entre les discours triomphants sur la « liberté financière » et les témoignages glaçants de ruine sur les réseaux sociaux, l’Afrique vit une relation ambivalente avec les cryptomonnaies. Cet article plonge dans les coulisses de cette révolution annoncée, entre adoption fulgurante, régulation balbutiante et risques méconnus. Une enquête au cœur d’un marché qui promet la lune, mais distribue souvent des cailloux.


INTERVIEW EXCLUSIVE : « LA FIÈVRE DU BITCOIN, C’EST LA NOUVELLE RUÉE VERS L’OR… SANS CARTE »

Nous rencontrons Fatima Diallo, 32 ans, ancienne trader à Dakar, aujourd’hui à la tête d’une ONG d’éducation financière.

Q : Comment expliquer l’engouement si vif en Afrique, notamment chez les jeunes ?
R : « C’est simple : c’est l’espoir d’une échappatoire. Face à des monnaies nationales parfois volatiles, à un accès au crédit bancaire très limité (seulement 43% des adultes en Afrique subsaharienne ont un compte bancaire selon la Banque Mondiale, 2021), et à un chômage endémique, la crypto apparaît comme un sas vers un autre monde. C’est un mix de désespoir économique et de fascination pour la tech. »

Q : Vous parlez de risques concrets ?
R : « Absolument. L’an dernier à Accra, j’ai rencontré Kofi, un étudiant qui a investi 500 dollars – ses économies de l’année – dans un « altcoin » promu par un influenceur. Le projet était une arnaque (« rug pull »). Il a tout perdu en 48h. Son histoire n’est pas une exception. Chainalysis rapportait en 2023 que les Africains étaient les plus touchés par les scams de type « rug pulls ». Le manque cruel d’éducation financière et numérique crée un terrain de chasse parfait. »


DOSSIER : L’ADOPTION RECORD ET LE DÉFI DE LA RÉGULATION

Le continent africain est paradoxalement à la fois le plus dynamique et le plus vulnérable sur l’échiquier crypto.

• Un marché en surchauffe :
L’Afrique est la région où l’adoption des cryptos pour les paiements de détail croît le plus vite (+1 200% entre 2020 et 2023 selon un rapport de Paxos, 2024). Le Nigeria, le Kenya et l’Afrique du Sud trustent régulièrement le top 10 mondial de l’adoption (Indice d’Adoption Crypto de Chainalysis, 2023). La raison ? Des frais de transfert d’argent transfrontaliers exorbitants (environ 8,9% en moyenne selon la Banque Mondiale, contre 1% pour certains transferts en crypto).

• Le vide juridique, une épée de Damoclès :
Seuls une poignée de pays, comme l’Afrique du Sud et la Namibie, ont engagé une régulation sérieuse. Ailleurs, c’est le Far West. Ce flou permet l’innovation mais expose aussi les épargnants. En 2023, la Banque Centrale du Nigeria a sévèrement restreint l’accès des exchanges aux banques, créant un marché parallèle de peer-to-peer risqué. La directrice du FMI, Kristalina Georgieva, a récemment alerté sur les « risques majeurs pour la stabilité financière » posés par les cryptos dans les économies émergentes (Reuters, avril 2024).

• L’utilisation réelle, au-delà de la spéculation :
Contrairement aux idées reçues, l’utilitaire dépasse parfois le spéculatif. Au Kenya, la plateforme BitPesa (maintenant AZA Finance) est utilisée par des petites entreprises pour régler des importations asiatiques, évitant des délais bancaires de 5 jours. En République Démocratique du Congo, certaines ONG utilisent le stablecoin USDT pour distribuer de l’aide en zone de conflit, là où les banques n’opèrent plus.


BRÈVES : ACTUALITÉS CRYPTO EN AFRIQUE

  • Nigeria : La SEC nigériane (Securities and Exchange Commission) a approuvé en février 2024 le « Nigeria Exchange’s Rules for Listing Virtual Assets », un cadre pionnier pour encadrer les produits financiers basés sur les cryptos. Un pas vers la légitimité.
  • Sénégal : La startup Uplift lève 2,5 millions de dollars pour développer un portefeuille crypto par voix en wolof et en pulaar, visant explicitement les populations non bancarisées et peu alphabétisées.
  • Polémique : En mars 2024, l’influenceur ghanéen « CryptoWizard » a été arrêté pour une fraude présumée de 500 000 dollars via un faux jeu NFT (« play-to-earn »). L’affaire relance le débat sur la responsabilité des promoteurs en ligne.

TRIBUNE : « POURQUOI JE CROIS ENCORE À LA BLOCKCHAIN MALGRÉ LES DÉRIVES »

Par Jean-Paul M., ingénieur blockchain ivoirien basé à Abidjan.

« On me traite souvent d’idéaliste. Je vois chaque jour les arnaques, la spéculation pure, l’impact écologique désastreux du minage de bitcoin. Alors pourquoi continuer ?

Parce que je vois aussi autre chose. Je vois Mariam, commerçante à Bamako, qui reçoit en 10 minutes le paiement de son fils à Paris, sans intermédiaire vorace. Je vois le projet « LandLog » au Rwanda, qui utilise une blockchain pour enregistrer les titres de propriété, mettant fin à des décennies de conflits fonciers.

Le problème, ce n’est pas la technologie. C’est notre naïveté collective. Nous avons cru que la décentralisation signifiait l’absence de règles. C’est une erreur fatale. La blockchain n’est qu’un outil. Comme un marteau, il peut servir à bâtir une maison ou à briser un crâne.

L’Afrique ne doit pas rejeter cette innovation, mais se l’approprier avec une rigueur féroce. Cela passe par une éducation massive, une régulation intelligente (et non répressive), et le soutien aux projets à impact réel. La vraie révolution n’est pas d’acheter du Bitcoin pour devenir riche. C’est de construire, brique numérique par brique numérique, un système financier plus transparent, plus inclusif et plus juste. Le chemin est semé d’embûches, mais le désert financier dans lequel nous évoluons encore nous y contraint presque. »


PORTFOLIO : LES VISAGES DE LA RÉVOLUTION (ET DE SES LIMITES)

Une galerie d’instants capturés sur le terrain.

  1. Photo : Un « cybercafé crypto » à Lagos, Nigeria.
    • Légende : Dans une pièce enfumée, une dizaine de jeunes scrutent des graphiques sur des écrans. Ici, on trade, on mine, on rêve. C’est la « Silicon Lagoon » de l’ombre, où se joue une partie de l’avenir économique du pays.
  2. Photo : Un atelier d’éducation financière dans un quartier populaire de Nairobi.
    • Légende : Fatima Diallo (notre interviewée) explique avec des images simples le concept de portefeuille numérique (« wallet ») à un groupe de femmes. Un travail de fourmi, essentiel pour prévenir les arnaques. « Savoir avant d’investir », répète-t-elle.
  3. Infographie : Carte de l’Afrique animée.
    • Légende : Des flux lumineux illustrent le volume des transferts de cryptos entre pays africains (Nigeria > Kenya, Afrique du Sud > Ghana). À côté, un graphique compare les frais moyens : 2-3% pour les cryptos, contre près de 9% pour les transferts traditionnels (World Bank). L’argument économique est sans appel.

CONCLUSION : UNE CROISSANCE À DEUX VISAGES

L’Afrique est à un carrefour critique. Les cryptomonnaies y ont démontré une utilité tangible pour pallier les défaillances des systèmes traditionnels, particulièrement pour les transferts d’argent et l’inclusion financière.

Cependant, cette croissance s’opère sur un volcan de vulnérabilités : régulation inégale, éducation financière insuffisante, exposition aux arnaques et volatilité extrême. La promesse d’émancipation peut vite se muer en piège pour les plus fragiles.

L’avenir ne réside pas dans une adoption naïve ou un rejet pur et simple, mais dans une appropriation responsable. Cela implique une collaboration inédite entre les innovateurs tech, les régulateurs, les éducateurs et la société civile pour construire un cadre où la technologie sert réellement le développement, et non l’inverse. L’enjeu n’est pas seulement financier ; il est social et démocratique. L’Afrique peut écrire sa propre histoire crypto, à condition d’en maîtriser le récit et les outils.


Sources citées :

  1. Banque Mondiale (2021). The Global Findex Database 2021. Chiffre sur l’inclusion bancaire.
  2. Chainalysis (2023). The 2023 Geography of Cryptocurrency Report. Données sur l’adoption et les scams (« rug pulls »).
  3. Paxos (2024). Paxos Crypto Adoption Report 2024. Croissance des paiements de détail.
  4. Banque Mondiale (2023). Remittance Prices Worldwide. Données sur les frais de transfert.
  5. Reuters (Avril 2024). IMF’s Georgieva urges global crypto rules to protect emerging economies. Citation et alerte du FMI.
  6. Nigeria Securities and Exchange Commission (SEC) (Février 2024). Communiqué sur les nouvelles règles pour les actifs virtuels.
  7. Financial Times / Bloomberg (Mars 2024). Couverture médiatique de l’arrestation de « CryptoWizard » au Ghana (synthèse d’actualité).

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